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La mer a rejoint le rivage. Discrètement, l'horizon s'est posé sur le bord d'une assiette. Le vent essaie encore de déchirer le ciel. Le granit, qui a la mémoire et du feu et de l'eau, regarde de tous ses yeux. Les pas dans la brume emportent des grains de sable.

Voici venu ce moment où la lumière hésite puis s'éloigne et voici cette lande, ces haies ce champs ce bois et ces chemins de terre qui veulent la retenir et combien je voudrais retenir de l'automne qui vient, la lumière de tes yeux et la vie qui est tienne.

Les jours d'après se confondent avec les cailloux vernissés du chemin. Mes pas ne les comptent pas, ils mesurent des distances. Le vent peut bien souffler, mon ombre suit toujours le lent mouvement des heures. Le chaos n'est qu'une incertitude.

L'encre de Chine dessine l'ombre des pas de l'arbre. Des marelles apparaissent, entoilées par des flaques sèches qui se franchissent sans même baisser les yeux. Les étoiles remontent des profondeurs, pêchées dans les filets que tissent des mains magiciennes.

Le vieux berger a des dents de velours, son chien poursuit ses rêves. Maintenant chacun va, hors piste et en couloir. Le sourire veut désarmer les loups qui sournoisent dans l'ombre. Les croyances marchent au pas, piétinant la lumière. Chaque renaissance a la pâleur d'une aube.

Les lignes sont brisées l'obscurité les avale les hommes rompus l'épuisement les prend sans prévenir la nuit est là aussi lourde qu'un coup de marteau qui casse le reste sur le trottoir dans le noir les lumières crient. Peux-tu entendre le grillon si le silence gratte à la porte?

Quand soudain les chants d'oiseaux traversèrent les vitres aveuglées les tournesols étaient éteints et la terre allongée. Des migrateurs scintillaient en regagnant le nord. Le fleuve respirait, son souffle sentait le sable. J'aurais juré qu'il y avait dans l'ombre une autre rive.

Le jour couleur d'orange est venu. Maintenant que le sable est nu, nous perdons ce que fût la vertu d'attendre. Il faudra bien penser au silence,aux bouches cousues, au continent noyé, aux motifs érodés. Là, il y a de l'eau, profonde et fraîche, prête à tout effacer, même le feu.

Le veilleur est un hêtre sans âge sur la vieille montagne. Une chouette se prend pour son porte-parole. Les ombres, plus que la vive lumière, dévoilent ce qui était caché et qui emplit le monde de bruissements sans fin. Je prête l'oreille aux vols des couleurs vagabondes.

Dans les herbes rouges, j'accroche des images. Meurtris de mauvais vents, les nuages sont maintenant secs comme des noix. Enveloppés de laine, les hommes courent dans des pâturages irlandais de rêve. Ils chevauchent des rires hennissants et leurs pas font des trous dans l'herbe.

Est-ce le feu sifflant des fougères non, c'est un renard fuyant l'automne a des cruautés de métal aux taches sanglantes du déclin quand s'exhalent les fumets du grand festin le vent fait frissonner les poiriers aux branches courbées sous le poids des fruits.

Le chemin se dirige vers la montagne et commence l'ascension. Les pierres blanches roulent sous les pieds dans un bruit de torrent. Les nuages suspendus s'élèvent, pareils aux aigles. La prairie est bleutée dans le ras du soleil. L'invite à l'abandon a le goût d'un fruit mur.

Une fine poussière qui recouvre les traces de nos pas, voilà le restant des fantômes que nos mains ont traversé en croyant les saisir. L'hier n'a pas plus d'épaisseur que l'ombre qui se découpe sur les murs blancs de chaux, quand gravit l'escalier le chat qui poursuit le soleil.

Sur le bateau, le pont sera ouvert vers un au-delà sans hauteur. Seulement une surface, illimitée, aux reflets de perle et de tissu moiré. Il y aura le temps de la naissance, des ailes et des cris, et tout s'effacera comme une neige mangée par la terre noire.

Ces tâches d'encre sur des feuilles de sable s'étendent, avec la lenteur de la marée montante. De leur haie vive, les nuages bordent l'océan. Les hommes accélèrent pour pouvoir échapper à leur course. L'eau dans laquelle tout finit par disparaître recouvre parfois leurs pieds.

Le jour a couru pour rattraper la nuit. Peut-être l'a-t-il fait. Comment saurais-je? Les vœux que nous formulons sont des renoncements. Je raconte les rêves que j'aime imaginer. Les machines s'en servent pour traquer mon goût des turbulences, elles font comme si de rien n'était.

Bleu paradis désert. Les anges sont en fuite. Une plume fait semblant de tomber. Toutes les pensées sont mortes tant les yeux sont emplis. Connais-tu le passage, à l'ombre des marronniers, où l'automne va revivre, même sans les vendanges? Au bout des doigts, j'ai mémoire de vous.

L'aile de l'oiseau dessine une ligne de fuite, trajectoire rectiligne fusant sur le fond bleu. Il faudrait ne pas s'arrêter maintenant, se fondre dans le tableau. Les hiéroglyphes des courants aériens donnent à croire au choix des couleurs de son chant.

Te voilà, gisant sur le flanc, perdu dans un sommeil d'enfant. La nuit est apeurée par un ciel sans bord et à l'obscurité d'un puits. As-tu laissé derrière toi le registre de tes paroles? La blancheur de l'aube ressemblera à l'écume des vagues qui t'auront conduit au rivage.

Des nuages juteux comme des pommes, frais comme des oranges. Le cheval est encore venu quêter quelque avoine au ciel indifférent. Que répondre aux suppliques? Qu'au bord de la soucoupe l'abeille est venue et que l'eau était fraîche? Les yeux s'ouvrent, les nuages s'éloignent.

Le moment suspendu où tout est retenu. Les fleurs de marronnier ont des parfums de pluie et pensent des promesses sans pouvoir les tenir. L'enfant, désorienté, cherche une ligne de temps où brûle son impatience, celle de demeurer. Voici des hirondelles, car le temps est venu.

Sur le sable, un feuillage a écrit une page. Nous la lirons plus tard, quand nos yeux sauront mesurer le silence. Dans ce désert, les oiseaux sans parole ont une odeur de pierre. Qu'ils s'envolent! Leurs sillages seront des ascendances dont nous userons pour élargir le monde.

Brocante de l'été les soirs plus grands que les matins, la table restée seule, la robe inhabitée. Les greniers y gisent des mondes qui soupirent dans la fournaise où l'air devenu rare s'emprisonne. L'eau a perdu sa surface. L'avenir est peint en jaune.

La nuit d'après la nuit s'appelle aussi la nuit. Les rêves qui s'effacent n'ont pas de nom. Ils n'ont que des lambeaux de brume pour se dissoudre dans la pâle lumière des fleurs ouvertes. Chaque pas fabrique un paysage, j'en dessine certains de mémoire, sur le dos du silence.

Voici la ligne tendue qui conduit sèchement à la faible lumière. Cependant, le pas hésite, ne sait se diriger. Dans l'ombre rétrécie, on peut lire ce qui n'a pas été. Pourtant, il suffit du canal et de ses peupleraies pour dessiner le rêve et ses prémonitions.

Je suis la rivière de mes rêves, sinueuse, bordée de saules taillés, passant de la lumière à l'ombre des frayères caressées d'algues vertes à la chevelure opulente. Ainsi s'écoulent, étoiles lointaines dans des nuits dépliées, des images ambiguës qui rient sur les galets polis.

Car dans le voyage sans fin, demeure, comme la pâle blancheur de l'aube, comme un vol d'oies sauvages, ce qui vient, frémissant, inespéré, apaiser les plaies du jour d'avant.

Voilà l'endroit, le point blanc d'où naît toute lumière. D'un peu, naît l'éclat des regards, lavés de leur histoire. Tout oscille sous le ciel implacable. L'immuable, derrière le jeu des formes, est ce qui fuit. À distance, tu continues d'agir sur le temps qui s'écoule.

Comme un visage dans l'ombre d'un brouillard, des lignes entraperçues, une faille d'où l'eau sourd, où s'étanchait la soif des jours d'après. S'y baigner? Non. S'y rafraîchir. Le cheval fou peut reprendre sa marche mais son pas régulier, sans impatience ne laisse rien paraître.

Les passions éteintes, le rideau s'écarte. Voilà la scène et le repos, la vie épaisse et savoureuse et les corps enlacés. Sous ce ciel étoilé, l'horizon disparu, l'automne est là et la vendange. À peine ébauché, rien n'est achevé mais la douceur des choses appelle les lendemains.

Voyant dans l'ombre l'autre lieu, la place du village aux maisons embellies ou bien le chemin caillouteux où mes pas soulevaient une poussière de craie longeant des murs antiques dont chaque pierre, dressée dans l'autre temps, s'odorait de résine, autant que les pins crevassés.

Le soir s'étire. Le couchant est un océan immobile. Les chevaux envolés ont des sabots de sable. L'odeur de la sciure emplit les rêves, la nuit en est muette. Quand tout se tait, le silence qui s'étend a des cheveux d'étoiles.

Le voilà, traversant un ciel encombré de nuages, luttant contre des courants aux hautes rondes d'écume. La terre est sombre et l'obscurité des étoiles tremble de resplendir. L'ange de nos désirs a des ailes de si grande envergure qu'on les croirait venues d'un autre monde.

L'éclat du vent, la brièveté des pensées qui le suivent. Les hommes n'ont pas même le temps d'être. Des reflets sur les carreaux d'acier des mémoires obscures, les feuilles sont mortes où s'écrivait le récit que tu croyais savoir. Le feu a brûlé les taillis de la vieille forêt.

La musique est venue, puis le vent. Des éclats de rires d'enfants miroitaient comme rit l'eau sous le soleil d'été. Ce que l'air apportait avait la saveur tendre d'une ombre étendue, ce qu'il emportait nous lavait. Chaque heure était une rivière inconnue où notre barque allait.

La lice s'est retournée. Les anges aiguisent leurs trompettes. Que peut le ciel si les torrents ont suspendu leurs courses, les cascades leurs chutes et les oiseaux leurs chants.Le figuier donne à l'ombre un parfum. J'invente des couleurs pour effacer et les peines et l'oubli.

Le bleu flamboie ou étais-je endormi? Sur le bord de la route j'ai vu des couleurs, lancées à toute allure. Les prairies ont des manteaux de soie à force d'être nues. L'eau s'écoule sans mesure, sans répit et sans joie. Je n'aurais pas cru qu'il y eut tant de bonheur à être là.

Le chant de l'eau endort même les pierres. On hésite à partir à force de ne savoir jusqu'où vont les chemins. Pour rire, on prend la fuite. Le bout du monde est là. Le temps paraît si faible et si fragile qu'on doit le tordre pour en extraire de quoi nourrir le fleuve.

La table des rochers est fendue. Les feuilles du hêtre sautillent avec tant de douceur qu'elles semblent un lent frisson et le ciel a pâli. Le tapis du précédent automne entrave l'ascension. C'est l'oreille aux aguets que j'entends les pas froissant le sol et de quel visiteur?

Sur les chemins blancs, il y a des marques de couleur. Le jour va s'immoler dans le brasier qui s'incline sous le souffle venu des étoiles.Les oiseaux-flèches s'effraient car la nuit vient. Je panse les fleurs blessés et leur offre de l'eau.

Les mots dépareillés reposent sur la chaude terre de mémoire et la recouvrent. Là où le vent soulève des tourbillons de sable, la peau est piquée comme par des aiguilles délicieusement fines. Est-ce vrai? Qui pour le dire? Le vent a effacé toutes les traces.

Une cuillère est posée sur la table Nous ne saurons jamais pourquoi il y eût tant de silence et dans le terne éclat des jours peut-être de tourment ou de simple abandon au paisible plaisir de vivre

Les obliques qui défont l'horizon ont des remords aussi pointus que des aiguilles. Le hêtre pose un rideau sur le jour épuisé. Les hommes marchent et rêvent de voler. De neige le ciel est gros. La lourde clef va enfanter des songes innombrables dont aucun ne pourra prendre vie.

Le soleil noir a accompli un rêve, emplir la nuit de ses ailes largement étendues. Sans les oiseaux soudain, le silence est trop lourd pour ne pas disparaître. Je serre fort le printemps dans mes bras, mais toujours il s'échappe. Où es-tu ombre bleue aux humides parfums?

Le réfrigérateur ronronne. Est-ce à dire qu'à part le chant d'un merle, le silence m'entoure comme un drap? Un reflet de ciel et la surface de l'eau devient un verre teinté. Tant de roses qu'elles masquent leur feuillage. Le soir tombe mais si lentement qu'il semble s'excuser.

Les ombres moribondes que traverse ta main dans le courant de l'eau ont des senteurs si douces que je les imagine. Sous la surface on peut croire, le ciel a la chevelure des algues indolentes.

Dans le vent d'est, les rameaux du saule étudient la calligraphie. Le lac des blés est parcouru des ombres fugitives de nuages absents. La vitre du monde est brisée et pourtant le portrait demeure.

Le récit arrêté, les mots maintenant alourdis tombent un à un comme le feraient des gouttes sur la surface d'un lac voilée d'une brume opalescente. Leurs échos interfèrent, construisant la profondeur du lac.

Le vent faisait des aplats du dessin des montagnes tandis que tes mains tenaient en une offrande le cendrier des dieux. Les bombes, mieux que des flocons, ont fait de la ville un tapis. Le jour s'éteint et s'allument des lumières d'opéra. Mourront les voix à l'issue de la nuit.